
Le Lebensraum ("espace vital" ou biotope) est un concept géopolitique adopté par Adolf Hitler (1889-1945), le dirigeant de l'Allemagne nazie, pour justifier la domination militaire de l'Europe centrale et orientale, puis de l'URSS. Hitler promettait que le Lebensraum à l'Est permettrait de gagner de nouveaux espaces et de nouvelles ressources, assurant ainsi la prospérité économique et l'autonomie des peuples germaniques.
Outre les considérations économiques, la théorie raciale nazie était utilisée pour justifier les conquêtes étrangères, car la réalisation du Lebensraum entraînerait également la destruction des principaux ennemis des nazis: les communistes, les juifs et les slaves, tous considérés comme politiquement ou racialement inférieurs aux nazis et aux peuples germaniques.
Popularité d'Hitler
Adolf Hitler avait gagné en popularité auprès de l'électorat allemand au début des années 1930 en faisant des promesses populaires. Hitler avait déclaré qu'il reviendrait sur les conditions sévères du règlement de la Première Guerre mondiale (1914-18), inscrites dans le traité de Versailles. Depuis lors, l'Allemagne avait connu des problèmes économiques, en particulier après la Grande Dépression de 1929. Le commerce mondial s'était effondré et les prix avaient chuté, affectant gravement les travailleurs de toutes sortes, dont les salaires avaient été réduits. Environ un tiers des travailleurs allemands perdirent leur emploi. En 1928, le chômage s'élevait à 1,4 million de personnes; en 1932, il atteignait 6 millions. La criminalité, en particulier la criminalité juvénile, monta en flèche. Les gouvernements de la République de Weimar semblaient incapables de résoudre ces problèmes, mais Hitler promit des solutions.
Hitler promit au peuple du pain et du travail. Il prévoyait de réarmer massivement l'Allemagne, de restaurer la fierté nationale et de créer des emplois. Il promit aux chefs d'entreprise des contrats d'État lucratifs, tels que la fabrication d'armes. Cette idée était également populaire auprès de l'armée allemande, dont la taille avait été sévèrement limitée par le traité de Versailles.
Hitler parla de créer une Volksgemeinschaft (communauté populaire traditionnelle), une société autosuffisante sans distinction de classe. Cette communauté se développerait non seulement en Allemagne, mais aussi dans les nouveaux territoires conquis où les nouvelles ressources naturelles assureraient la prospérité de tous. Hitler vendait le rêve d'une "Grande Allemagne" et, dans l'Allemagne de l'après-guerre, alors que les temps étaient durs, l'idée de nouvelles terres et de nouvelles ressources pour stimuler l'économie séduisit de nombreux électeurs et de nombreux grands propriétaires d'entreprises.
Théorie du Lebensraum
Le programme du parti nazi de 1920 incluait comme troisième point (sur 25) la demande de nouvelles terres "pour nourrir notre peuple et installer notre population excédentaire" (McDonough, 111). Hitler décrivit plus en détail ses ambitions d'empire dans son livre de 1925, Mein Kampf ("Ma lutte"), où il décrit le besoin d'un nouvel espace de vie pour le peuple germanique, un endroit où il pourrait déployer ses ailes et vivre bien de la terre.
...lorsque nous parlons de nouveaux territoires en Europe aujourd'hui, nous devons penser principalement à la Russie et à ses États frontaliers. Le destin lui-même semble vouloir nous indiquer la voie à suivre... Cet empire colossal à l'Est est mûr pour la dissolution, et la fin de la domination juive en Russie sera aussi la fin de la Russie en tant qu'État.
(Cité dans Shirer, 796)
Rudolf Hess (1894-1987), chef adjoint du parti nazi, est parfois considéré comme le relecteur du texte de Mein Kampf et comme celui qui ajouta l'idée du Lebensraum à la vision d'Hitler d'un Troisième Reich tout-puissant. Le Lebensraum n'était cependant pas un concept nouveau. Le terme "Lebensraum" fut inventé pour la première fois par le géographe Friedrich Ratzel (1844-1904) au XIXe siècle. Dans les années qui précédèrent la Première Guerre mondiale, le concept commença à être utilisé en relation plus étroite avec l'expansion territoriale, ce qui le rendit populaire auprès des penseurs nationalistes conservateurs et des partis politiques en Allemagne. Le géopoliticien allemand Karl Haushofer (1869-1946) était un défenseur du Lebensraum en Europe centrale et orientale. Hitler, comme dans bien d'autres cas, s'est appuyé sur les traditions germaniques pour accroître sa popularité. Après Mein Kampf, l'idée du Lebensraum était reprise dans le deuxième livre d'Hitler, écrit en 1928 mais jamais publié. L'idée fut à nouveau défendue en 1930, cette fois par Alfred Rosenberg (1893-1946), théoricien nazi de la race, dans son ouvrage majeur,Le mythe du vingtième siècle (Der Mythus des Zwanzigsten Jahrhunderts). Hitler parlait encore de ce concept lors de réunions telles que celle consignée dans le mémorandum Hossbach de 1934, lorsqu'il révéla pour la première fois ses objectifs de politique étrangère à ses principaux commandants militaires. En bref, grâce aux réunions publiques, aux livres, aux brochures et aux discours nazis, le Lebensraum était devenu un terme familier pour un grand nombre d'Allemands à la fin des années 1930.
Pour Hitler, le Lebensraum était une nécessité, compte tenu de la forte densité de population de l'Allemagne. En 1939, le pays comptait environ 70 millions d'habitants, ce qui amena Hitler à dire que ce chiffre était de 20 millions de trop pour l'espace disponible. Hitler chercha à redistribuer les terres à l'est et justifia son action en utilisant des termes aussi simples que "la loi du plus fort" et la supériorité raciale sur les autres (voir ci-dessous). Il justifiait également son action par l'idée que l'URSS possédait beaucoup plus de terres qu'elle n'en avait besoin. Dans Mein Kampf, Hitler écrit: "Ce ne peut être le plan de Dieu de donner à un peuple cinquante fois plus de terres qu'à un autre" (Range, 91). En outre, il considérait que les frontières actuelles étaient tout à fait flexibles, comme il l'exprima si bien dans un discours à Kiel: "La terre a été dans un état constant de redistribution pendant des millénaires. Il serait insensé de suggérer que ce jeu est soudainement terminé - et que l'état actuel de la distribution est fixé pour toujours" (Range, 182).
Bien que Mein Kampf soit clair sur les ambitions d'Hitler de dominer le monde, certains historiens suggèrent néanmoins que le dirigeant nazi avait en réalité simplement sauté d'une crise internationale à l'autre au cours des années 1930, profitant à chaque fois des faiblesses des dirigeants d'autres États. L'historien A. J. P. Taylor note également que le Lebensraum "n'a pas poussé l'Allemagne à la guerre. C'est plutôt la guerre, ou une politique guerrière, qui avait produit la demande de Lebensraum" (140). En d'autres termes, les ressources nécessaires à la guerre et le désir de faire la guerre pour obtenir des ressources devinrent des objectifs inséparables.
Bien qu'Hitler ait pu avoir un plan pour le Lebensraum dès les années 1920, ce plan était certainement vague, même lorsque la Seconde Guerre mondiale commença en 1939. Comme pour de nombreux aspects de la politique étrangère d'Hitler, il était souvent amoureux d'une idée, mais laissait les détails à ses subordonnés ou les reportait au jour où il pourrait y consacrer plus d'attention, dans ce cas, lorsque la Seconde Guerre mondiale aurait été gagnée. Comme le note Taylor:
Il n'y a pas eu d'étude sur les ressources des territoires à conquérir [...] il n'y a pas eu de recrutement de personnel pour réaliser ces "plans", pas d'enquête sur les Allemands susceptibles d'être déplacés, et encore moins d'enrôlement. (24)
Quelles ressources Hitler voulait-il?
Le réarmement de l'Allemagne nécessitait d'énormes importations de matières premières, qui ne pourraient plus être achetées très longtemps, la balance des paiements de l'Allemagne s'étant détériorée à partir de 1939. L'occupation de territoires où ces ressources pouvaient être trouvées semblait être une solution simple au problème. Hitler rappela à ses plus proches camarades nazis qu'en ce qui concernait les territoires nouvellement conquis, la tâche était la suivante: "Premièrement, le dominer; deuxièmement, l'administrer; troisièmement, l'exploiter" (Shirer, 941).
La motivation d'Hitler pour l'expansion allemande était née d'une longue liste de ressources naturelles et d'industries de valeur qu'il souhaitait exploiter. Il y avait l'industrie lourde de la Tchécoslovaquie, très utile pour la fabrication d'armes, d'avions et de chars. Les champs pétrolifères de Ploiești, en Roumanie, étaient nécessaires à la machine de guerre nazie. Plus loin, il y avait les champs pétrolifères du Caucase. L'Ukraine possédait du pétrole, du blé, des raffineries de pétrole et des centrales hydroélectriques. La Russie possédait des mines de grande valeur, comme celles qui produisaient du nickel et d'autres métaux nécessaires à la fabrication d'armes. Avec ces ressources, le Troisième Reich d'Hitler durerait mille ans, promit-il.
Le Lebensraum et la théorie nazie de la race
Les idées d'Hitler sur la race et les relations internationales étaient étroitement liées à celles du Lebensraum, justifiant à bien des égards toute l'entreprise de conquête étrangère. Pour Hitler, les terres et les ressources étrangères appartenaient à quiconque était assez puissant pour s'en emparer. Dans Mein Kampf, il note que "le droit réside dans la force seule" (McDonough, 83). En outre, les personnes vivant sur les terres convoitées par Hitler étaient considérées comme inférieures sur le plan racial. Cette double idée est exprimée dans le slogan nazi "Sang et terre".
Hitler et les nazis identifiaient depuis longtemps certains groupes non seulement comme des ennemis du nazisme, mais aussi comme des ennemis du peuple allemand dans son ensemble et de l'État allemand. Les juifs et les communistes étaient identifiés par Hitler comme étant essentiellement les mêmes, les uns tout comme les autres cherchant à détruire l'Allemagne. Moscou, par exemple, est décrite par Hitler comme la capitale de la "conspiration mondiale judéo-bolcheviste" contre l'Allemagne (Rees, 14). Autre exemple, lors du rassemblement de Nuremberg en 1937, Hitler qualifia les dirigeants de l'URSS de "guilde internationale de criminels juifs-bolcheviques non civilisés"(ibid., 15), qui travaillaient sans relâche à saper non seulement la prospérité économique de l'Allemagne, mais aussi la bonne moralité de son peuple. En bref, pour Hitler, attaquer les voisins de l'Allemagne était considéré comme un moyen de protéger l'Allemagne.
Hitler voulait détruire le communisme et considérait donc une campagne militaire contre l'URSS comme rien de moins qu'une croisade. En effet, la campagne contre l'URSS, l'opération Barbarossa, porte le nom de Frédéric Barbarossa, empereur du Saint-Empire romain germanique (r. de 1155 à 1190), l'homme qui avait mené la troisième croisade (1189-1192) mais qui s'était noyé en Turquie en cours de route. La légende veut que Barbarossa ne soit pas mort, mais qu'il soit endormi jusqu'au moment où il reviendra pour redonner sa grandeur à l'Allemagne. Influencé par les idées du darwinisme social (où les théories de l'évolution de la nature sont appliquées aux États), Hitler considérait la bataille entre le Troisième Reich et l'URSS comme une condition naturelle de la compétition permanente entre les nations, où les plus forts survivent et les faibles sont détruits.
Une fois l'URSS détruite, Hitler avait l'intention de démolir les grandes villes soviétiques et de repeupler le territoire avec des peuples germaniques vivant dans des villes entièrement nouvelles. Albert Speer (1905-1981), architecte en chef et ministre de l'armement d'Hitler, proposa même que les grandes villes allemandes parrainent chacune la construction de leur "jumelle" dans les nouveaux territoires. Les "soldats-paysans" germaniques seraient encouragés à vivre dans les zones rurales conquises, à épouser des femmes locales et à fonder des familles très nombreuses. La majeure partie de la population soviétique existante devait être déplacée de force à l'est de l'Oural. Ceux qui seraient autorisés à rester ne recevraient qu'une éducation minimale. Parlant de l'Ukraine comme d'un exemple, Hitler déclara: "Il est dans notre intérêt que les gens en sachent juste assez pour reconnaître les panneaux sur la route" (Dimbleby, 207).
Hitler n'avait aucun scrupule à appliquer cette politique de réinstallation, même si elle nécessitait d'affamer des millions de personnes pour les soumettre, car il considérait les peuples slaves, qui constituaient la majorité de la population des terres situées à l'est de l'Allemagne, comme étant racialement inférieurs aux peuples germaniques. Pour Hitler et les nazis, ces opinions sur les races "inférieures" non seulement justifiaient, mais rendaient nécessaire leur soumission, dans le cadre de la vision nazie de l'inévitabilité d'une lutte perpétuelle entre les nations et les races. Les Juifs, considérés par les nazis comme racialement inférieurs aux Aryens (non-Juifs), ne seraient pas simplement déplacés, mais rassemblés et finalement exterminés au cours de l'Holocauste, qui ferait six millions de victimes.
Le Lebensraum d'Hitler n'était donc pas un plan de colonisation, mais la destruction complète, le repeuplement et la reconstruction des territoires nouvellement occupés. Le projet devait créer une nouvelle terre promise, qui avait été "nettoyée" sur le plan racial. Hitler promit même la création de nouvelles stations balnéaires qui attireraient les Aryens en vacances. La Crimée devait devenir "notre Riviera" et la côte croate un "paradis touristique" (Dimbleby, 207).
Les conséquences pratiques du Lebensraum
La portée géographique massive du projet Lebensraum, que l'historien J. Dimbleby qualifie de "fantasme psychotique" (487), fut décrite de manière concise dans un discours prononcé en 1933 par Richard Darré (1895-1953), ministre de l'agriculture d'Hitler, à l'intention des responsables de la politique rurale:
L'espace naturel à coloniser par le peuple allemand est le territoire situé à l'est des frontières du Reich jusqu'à l'Oural, bordé au sud par le Caucase, la mer Caspienne, la mer Noire et la ligne de partage des eaux qui sépare le bassin méditerranéen de la mer Baltique et de la mer du Nord. Nous allons coloniser cet espace, selon la loi qui veut qu'un peuple supérieur ait toujours le droit de conquérir et de posséder la terre d'un peuple inférieur.
(ibid, 46-7)
Qu'il l'ait planifié directement ou non, Hitler s'était donc constitué un catalogue d'invasions au fur et à mesure des événements internationaux dramatiques des années 1930. Il reprit le contrôle de la Sarre (1935), remilitarisa la Rhénanie (1936), absorba l'Autriche dans le Troisième Reich par l'Anschluss (1938), s'empara des Sudètes tchèques (1938), puis occupa le reste de l'État (1939). L'invasion de la Pologne en 1939 déclencha la Seconde Guerre mondiale, et d'autres pays tombèrent rapidement dans l'escarcelle du Troisième Reich, notamment certaines parties de la Scandinavie, les Pays-Bas et la moitié nord de la France en 1940. Les forces allemandes traversèrent même l'Afrique du Nord. Toute cette activité militaire avait un coût. Plus que jamais, Hitler avait besoin des matières premières de l'Est.
Hitler ordonna à ses généraux de lancer l'opération Barbarossa le 22 juin 1941. Alors qu'il espérait assommer rapidement l'Armée rouge soviétique, la campagne s'éternisa car les armées de l'Axe (l'Allemagne et ses alliés) manquaient de réserves et étaient confrontées aux difficultés logistiques d'une guerre menée dans un pays aux vastes étendues et mal desservi par les transports. Néanmoins, de vastes gains territoriaux furent réalisés. Des ordres furent donnés aux Einsatzgruppen (escadrons mobiles de la mort) pour qu'ils abattent les officiers politiques communistes de l'Armée rouge et les civils juifs qui étaient capturés. Les Juifs qui n'étaient pas immédiatement abattus étaient rassemblés dans des ghettos puis, avec d'autres, comme les Roms, transportés dans des camps de concentration et de la mort comme Auschwitz, où des millions d'entre eux moururent assassinés dans des chambres à gaz.
Le reste de la population des territoires nouvellement occupés pouvait soit partir en Sibérie, soit être laissé à mourir de faim pour que les Allemands puissent s'installer et commencer à profiter de leur Lebensraum, promis depuis longtemps. Lors du siège de Leningrad (1941-4), par exemple, la ville fut délibérément bombardée et affamée pour réduire sa population, tant Hitler était indifférent aux habitants existants. Comme le note Dimbleby, "l'extermination de masse n'était pas un sous-produit accidentel de l'invasion, mais une composante essentielle de celle-ci" (207).
En fin de compte, l'URSS pouvait compter sur des ressources humaines et matérielles bien plus importantes que celles dont disposait Hitler. La guerre germano-soviétique dura quatre ans et causa la mort d'au moins 25 millions de militaires et de civils, soit peut-être la moitié des victimes de la Seconde Guerre mondiale. L'URSS repoussa les envahisseurs et réussit ensuite à avancer en Allemagne à proprement parler, brisant ainsi le rêve du Lebensraum. L'Allemagne avait été vaincue et, avec le suicide d'Hitler, l'État se rendit en mai 1945.