Pendant des millénaires, les textiles étaient la forme primaire d’expression artistique et de communication des différentes cultures qui se sont développés sur les côtes désertiques et les hauts plateaux montagneux de la région andine. Portés comme vêtements, suspendus aux murs des temples ou des maisons mais aussi utilisés dans des rituels, les textiles andins fonctionnaient dans une multitude de contextes. Malgré cette diversité fonctionnelle, au sein de chaque culture, les techniques, les motifs et les messages sont restés les mêmes. Une nouvelle exposition Super/Natural: Textiles of the Andes au Art Institute of Chicago dévoile la beauté et l’importance de ces anciens textiles. Dans cette interview avec les deux curatrices Elizabeth Pope (Arts d’Afrique et des Amériques) et Erica Warren (Textiles) du Art Institute of Chicago, James Blake Wiener de World History Encyclopedia (WHE) en apprend davantage sur la position dominante des textiles au sein des cultures andines précolombiennes.
JBW: Elizabeth et Erica, merci infiniment de prendre le temps de me parler de l’exposition Super/Natural: Textiles of the Andes, qui est présentée à l'Art Institute of Chicago jusqu'au 16 juin 2019. Je voudrais d’abord vous demander pourquoi l’Art Institute of Chicago souhaitait réaliser une exposition sur les textiles andins?
EP & EW: À l'Art Institute, dans le cadre de l'installation de la collection permanente dans la galerie des Arts d’Amérique, nous présentons une rotation de textiles andins. Nous collaborons de manière transversale à cette rotation, ce qui comprend la sélection des objets, la recherche et la rédaction des cartels, la conception de l'exposition et l'installation des œuvres d'art. La collection de textiles andins de l'Art Institute est très vaste en termes de géographie et de chronologie, et nous voulions avoir l'occasion de raconter une histoire plus importante et plus ciblée à propos de ces objets. Le principal argument de l'exposition est que les textiles étaient ou sont le principal mode d'expression esthétique et culturelle dans la région des Andes. Cette exposition donne à notre public l'occasion de voir la profondeur et la variété des pratiques textiles au cours de deux millénaires; en outre, environ un tiers des soixante-douze objets de cette exposition spéciale n'ont jamais été exposés auparavant!
JBW : Le département des textiles contient plus de 13 000 textiles et 66 000 échantillons allant de 300 av. J.C à nos jours. Le musée a une collection de plus de 260 000 œuvres d’art. Il s’agit de chiffres impressionnants. Il faut noter aussi que la région andine comprend une zone qui traverse le Venezuela, la Colombie, l’Equateur, le Pérou, la Bolivie, le Chili et l’Argentine.
Je suis curieux de savoir comment les curateurs ont pu choisir seulement 60 textiles et une petite sélection de céramiques. Cette tâche a-t-elle été difficile ou relativement simple?
EP & EW : Bien que la collection soit importante, ce sont les textiles qui ont guidé nos choix. Les points forts de la collection, qui comprend des textiles provenant des communautés côtières précolombiennes et des hauts plateaux modernes, nous ont amenés à mettre en évidence un éventail d'approches créatives en matière de conception et de technique. Les céramiques et autres œuvres associées présentées dans l'exposition ont été choisies après que la liste des textiles a été réduite. Ces objets complémentaires renforcent de manière remarquable le thème central de la primauté du textile.
JBW: Quelques pièces de l’exposition viennent de la civilisation de Paracas (env. de 500 av. J.-C à 200 ap. J.-C), qui a prospéré dans les régions côtières du sud du Pérou. Pourriez-vous nous en dire davantage sur cette culture intrigante et évidemment sur ses textiles ? Qu’est-ce qui d’après vous les distingue ?
EP & EW : La recherche et l’archéologie concernant la civilisation des PAracas montre que les textiles étaient omniprésents dans la culture, et les textiles brodés, en particulier, se distinguent par leurs couleurs et leurs détails. L'un des exemples les plus marquants présentés dans l'exposition est le précieux manteau (1970.293), qui comporte plus de 50 figures anthropomorphes brodées, la tête penchée vers l'arrière, un bras levé et l'autre tenant un félin. Bien que la broderie soit réalisée avec un seul type de point et sur un fond uni, le filage, le tissage et la teinture à l'indigo du fond ainsi que la teinture des fils de broderie, dans une large palette de couleurs, suggèrent un haut degré de sophistication et de spécialisation.
Nous ne savons pas si ces tâches étaient réparties entre plusieurs personnes, et donc si la teinture, le tissage et la broderie constituaient des domaines d'expertise professionnelle distincts. Quoi qu'il en soit, la broderie des Paracas n'offre qu'une petite fenêtre sur les processus complexes et le travail de longue haleine nécessaires à la réalisation de ces œuvres étonnantes.
JBW: Les principales civilisations andines sont bien représentées dans l'exposition avec des pièces des cultures Nazca (c. 100 BCE - 800), Lambayeque (c. 750 - c. 1375), et Chimú (c. 900 - 1470) (il n'y a pas d'objets Chimú dans l'exposition). L'exposition comprend-elle également des pièces provenant de cultures et de civilisations moins connues? Si oui, lesquelles?
EP & EW : En ce qui concerne la partie précolombienne de l’exposition, il y a par exemple des objets des cultures Rimax et Chancay. Nous avons certainement le moins d'informations sur le Rimac, mais nous pensons que l'exposition, qui situe le Rimac parmi les communautés côtières apparentées de Lambayeque et de Chancay, offre au public un cadre pour comprendre ces textiles. Ces trois cultures, à peu près contemporaines, ont produit des textiles qui présentent des approches similaires en termes de représentation des figures anthropomorphes et animales. Bien que nous ne soyons pas en mesure de fournir de nombreux détails sur la culture Rimac au sens large, les possibilités de découvertes futures restent très intéressantes ! Les recherches archéologiques se poursuivent et permettront peut-être un jour de mieux comprendre les choses!
JBW : Les œuvres de la collection du musée reflètent des conceptions et des motifs similaires pour les textiles et les céramiques qui se sont développés dans différentes régions des Andes.
Quels sont les éléments communs de chaque culture représentée dans l’exposition ? Et comment peut-on expliquer ces similarités ?
EP & EW : En choisissant les objets pour l’exposition, nous voulions vraiment être certains de transmettre les liens interculturels que les textiles illustrent. Les thèmes clés qui sont partagés et mis en avant par l’exposition sont le surnaturel, le naturel, la vie de tous les jours et bien-sûr la vie après la mort. En plus du partage de ces thèmes, la manière dont ils sont exprimés est souvent étonnamment similaire, comme vous pouvez le remarquer. Le motif de la frette en escalier apparaît sur un certain nombre d'objets de l'exposition, dont le fragment de panneau Nazca (1956.76), qui a peut-être servi de tenture murale, deux céramiques Nazca, ainsi que deux textiles Lambayeque.
Même si les détails exacts concernant l'échange de design et de connaissance restent opaques, il est assez clair qu’aucune de ces communautés n’était isolée ou insulaire. Il y avait la conscience d’un monde plus large. Conscience qui a vu le jour en partie grâce au commerce de biens et de matériaux, dont le coton et la laine. Les communautés côtières cultivaient le coton, tandis que les communautés des hautes terres élevaient des lamas et des alpagas pour leur riche toison laineuse. Les textiles témoignent de ce commerce, car nombre d'entre eux intègrent les deux matériaux dans un même ouvrage.
JBW : Est-ce que vous diriez que l'exposition met également en valeur les aspects uniques de la diversité artistique andine? Ces textiles offrent-ils un aperçu évocateur des cultures qui ont constitué l'un des « berceaux de la civilisation »?
EP & EW : Lors de la conception de l’exposition, nous avons essayé de disposer les objets de manière à créer des conversations culturelles distinctes, dans l'espoir que les visiteurs apprennent à connaître chaque culture et ses textiles dans un espace défini des galeries. En parcourant l'exposition, vous vous déplacez dans l'espace et le temps, vous rencontrez des cultures distinctes et vous en apprenez un peu plus sur la spécificité de leur production textile.
Nous sommes convaincues que ces textiles offrent « un aperçu révélateur » et une occasion unique de voir des objets fabriqués il y a des centaines, voire des milliers d'années. Les textiles ont été la forme d'expression artistique la plus ancienne et la plus répandue dans toute la région, et les techniques, ainsi que les motifs, donnent un aperçu tout à fait fascinant de la vie des gens il y a des centaines d'années. Ces objets nous invitent à réfléchir à la manière dont les gens vivaient et comprenaient leur existence et le monde qui les entourait. En outre, ces textiles et céramiques ont vécu plus de vies que n'importe laquelle des personnes qui les ont fabriqués ou utilisés, et ils ont une existence permanente au sein de la collection de l'Art Institute, ce qui les rend fascinants et incite à la réflexion.
JBW: Quelles conditions environnementales permettent la survie des textiles et broderies de la région andine sur une période aussi longue ? Je suppose que le climat sec du désert et le terrain élevé ont contribué à préserver de nombreux textiles, mais j’imagine également que beaucoup de choses ont été perdues à la suite des conquêtes espagnoles au XVIe siècle.
EP & EW : Vous avez tout à fait raison! Les conditions extrêmement sèches qui règnent le long de la côte désertique ont favorisé la préservation des textiles. Les hautes terres ne bénéficient pas d'un climat aussi régulier et il reste donc moins de textiles des années précolombiennes. Heureusement, nous collectionnons des textiles modernes et contemporains des hauts plateaux pour compléter ces œuvres anciennes et souligner le fait que le tissage s'est poursuivi malgré les forces coloniales espagnoles qui ont radicalement changé la vie de nombreuses communautés andines.
JBW: En tant que conservatrices, qu'espérez-vous que les visiteurs du musée retirent de leur visite de Super/Natural : Textiles des Andes? Une autre question : avez-vous une pièce préférée dans l'exposition? Si oui, quelle est-elle et pourquoi les visiteurs ne devraient-ils pas la manquer?
EP & EW : Nous espérons que les visiteurs vont apprécier la complexité et la diversité des textiles. Il s'agit d'une occasion remarquable de voir des œuvres d'art et de repenser les notions de cultures et de technologies anciennes.
Il est difficile de sélectionner une pièce préférée, mais nous pouvons discuter d’un objet qui ne devrait pas être raté.
EP : Je trouve particulièrement intéressants les fragments de la bordure de Nazca, qui, à l'origine, auraient été attachés à un panneau de tissu plus grand, comme une frange. Ils témoignent de l'habileté exceptionnelle des tisserands, qui ont créé ces figures tridimensionnelles à l'aide de travaux d'aiguille bouclés et croisés. De plus, sur une échelle ne dépassant pas deux pouces de hauteur, toute une gamme de motifs et de symboles est présentée: des guerriers costumés et des acteurs rituels qui font référence à des êtres surnaturels et d'un autre monde, ainsi qu'à des oiseaux, des insectes et des plantes du paysage naturel.
EW: J’ai vraiment envie que les visiteurs observent attentivement le poisson tissé de la tapisserie Rimac présent dans l’exposition. Un détail qui rend cet objet remarquable est le fait qu'il a été tissé à la forme, ce qui signifie que tous les bords (plus de douze!) qui forment le contour du corps du poisson sont finis. La précision de la planification nécessaire à la conception et à la fabrication de cet objet est vraiment impressionnante!
JBW: Elizabeth et Erica, un grand merci pour votre temps et votre considération. J’ai beaucoup appris grâce aux connaissances que vous avez partagées avec nous. Un grand merci également à l’Art Institute de Chicago.
EP & EW : Merci James, d’avoir pris le temps de discuter avec nous. On espère créer un intérêt pour ces œuvres d’art, et qui sait, peut-être que des fans de World History Encyclopedia vont venir visiter notre exposition.
Elizabeth Pope est gestionnaire de collection et assistante de recherche au département des arts d'Afrique et des Amériques, où elle travaille depuis 2005. Elle a déjà occupé des postes de conservateur, notamment le stage Edward et Betty Marcus au Dallas Museum of Art, département des cultures du Nouveau Monde, et le stage de conservateur à la Yale University Art Gallery, département de l'art ancien. Elle a également participé à l'organisation de plusieurs expositions et installations artistiques, notamment à la Textiles Society of America, à la Benson Latin American Collection de l'université du Texas à Austin et à l'Adler Planetarium. Elle a notamment contribué à l'exposition Indian Art of the Ancient Americas à l'Art Institute of Chicago avec Richard Townsend, ainsi qu'à plusieurs autres publications de l'Art Institute. Elle a récemment été choisie par l'Archaeological Institute of America pour être la conférencière Webster 2019/2020 en archéoastronomie. Elizabeth est une spécialiste de l'art mésoaméricain précolombien, de l'architecture et des performances rituelles, avec un accent particulier sur la cosmologie et la cosmogonie des anciens Mayas. Elle a obtenu un doctorat sous la direction de Linda Schele au département d'art et d'histoire de l'art de l'université d'Austin. Elle a également obtenu une maîtrise en études archéologiques à l'université de Yale et a étudié les cosmologies culturelles non occidentales en tant qu'étudiante de premier cycle à l'université de Colgate, en travaillant directement avec Anthony Aveni, ce qui lui a permis d'obtenir une licence en cultures comparées.
Erica Warren est conservatrice adjointe au département des textiles de l'Art Institute of Chicago. Avant sa nomination à l'Art Institute, elle était conservatrice au département des arts décoratifs et de la sculpture européens et assistante de recherche au département d'art américain du Philadelphia Museum of Art. Elle a donné des cours sur l'histoire du design et de l'artisanat à l'université de Drexel et à la Tyler School of Art de l'université de Temple. Elle a obtenu un doctorat en histoire de l'art à l'université du Minnesota et une maîtrise à l'université de New York. Elle a également participé aux cours d'été d'Attingham. Erica est spécialisée dans les arts décoratifs et les textiles CE des XIXe et XXe siècles, en particulier européens et américains, et s'intéresse également à l'art contemporain de la fibre, aux textiles et au design. Elle a récemment organisé l'exposition Super/Natural : Textiles of the Andes, et ses expositions précédentes comprennent Music and Movement : Rhythm in Textile Design (18 mai 2018 - 6 janvier 2019), Making Memories : Quilts as Souvenirs (20 octobre 2017-1er avril 2018) et Modern Velvet : A Sense of Luxury in the Age of Industry (21 octobre 2016-19 mars 2017). Lors de son séjour à Philadelphie, elle a été commissaire de l'exposition The Main Dish (2014). Son essai à paraître (2019) « Making the Timeless : Anni Albers, Mesoamerican Sculpture, and the 'Thing Itself' » (Faire l'intemporel : Anni Albers, la sculpture mésoaméricaine et la “chose elle-même”), à paraître en 2019, examine la compréhension qu'avait Anni Albers de l'art mexicain précolombien et son impact sur ses tissages. Erica a également participé à la rédaction d'un certain nombre d'entrées sur les arts décoratifs et le design modernes dans l'Encyclopédie du design de Bloomsbury. Elle a écrit et donné des conférences sur le design scandinave, en se concentrant plus particulièrement sur la Norvège et sur l'art et la nation de la fin du XIXe et du début du XXe siècle en Europe.